Qui est Jean-Marc Bardeau ?
Né le 7
février 1950 à Dijon.
Infirme cérébral à la suite d'un accident à la
naissance. Du fait de son handicap, il séjourne dans différentes institutions
d'éducation spécialisées, pour y subir une éducation motrice et y être
scolarisé.
Il
en sort à dix-huit ans, sans qualification professionnelle.
Refusant I ‘intégration en centre d'aide par le
travail, il peut, grâce à l'accueil de ses parents, se former
intellectuellement, seul d'abord. Puis dans le cadre d'instituts de formation permanente.
En 1984, il est diplômé de l'école des hautes études
en sciences sociales.
Entre 1969 et 1978, il milite dans un groupe d’adultes
handicapés en marge des grandes associations.
Il est
instructeur des C.E.M.E.A. depuis 1978. II poursuivit des études en sciences de
l'éducation.
L'émancipation
affective, sociale et culturelle des enfants, des adolescents et des adultes
handicapés est l'objet de ses recherches.
Docteur en Sciences de l’Education.
Chercheur sur l’éducation des enfants atteints de déficiences motrices et sur
la condition des personnes handicapées et de leurs parents. Chercheur bénévole,
sans établissement de rattachement.
« Chercheur de l’intérieur » c’est-à-dire que je suis une personne atteinte de
déficiences motrices, de naissance, cherchant à étudier et à rendre compte de
cette condition psychologique et sociale particulière.
Thématiques de recherche
L’éducation des enfants et des adolescents atteints de déficiences motrices
: soit des enfants atteints de myopathie, de spina-bifida, d’infirmité motrice
cérébrale.
Comprendre les différentes atteintes et leurs répercussions sur les
dynamiques intellectuelles, psychiques et sociales du développement de
l’enfant, de l’adolescent.
Approche du vécu des parents d’enfants handicapés : leurs représentations
et leurs positions vis-à-vis de l’enfant, de leurs proches, des professionnels
de l’éducation spécialisée. [Sujet de la thèse conduite entre 1988 et 1993, à
l’Université Paris X- Nanterre, en Sciences de l’Education].
Approche de la condition des adultes en situation de dépendance motrice.
Essai de mise à jour des positions possibles en considérant l’indispensable
relation d’aide de la position de soumission à la personne aidée vers la gouvernance
de soi et des aidants.
Publications représentatives
- Voyage à
travers l’infirmité, du non être valide à la construction du soi handicapé, étude autobiographique, Ed du
Scarabée -CEMEA, 1986. (N’est plus diffusé, disponible chez l’auteur).
- Infirmités
et Inadaptation sociale : un regard politique sur l’infirmité, Ed
Payot. Traduit en Portugais, 1977.
Contributions à des
ouvrages collectifs ou revues spécialisées
- « Du validisme : De
l’adaptation sociale à l’aide à domicile », in CICONE
A. et al. [eds.], Handicap et violence,
Toulouse, Eres, p. 71-82.
-
- « Des difficultés de la
construction intellectuelle chez les enfants atteints de déficiences
motrices », in ANCET P. et MAZEN
N-J.[dir.], Ethique et handicap, Bordeaux, Les Études
Hospitalières, 2011, Coll. "Les chemins de l'éthique",
p. 105-126.
-
- « S’édifier autrement
», in GARDOU C. [ed.], Naître ou devenir
handicapé, Le handicap en visages-1, Toulouse, Editions Erès, p.
97-112.
-
- « De l’émergence du complexe
parental au cœur des relations avec les professionnels de l’éducation
», Lieux d’aide à la parole, Sémaphore, n° 18-19, Besançon,
A.P.F, Service de Soins et d’Education Spécialisés à Domicile, 1992, p.
141-149.
Entretien :
Vous êtes l’auteur de 2 ouvrages, de plusieurs préfaces
de livres et effectuez des recherches traitant d’un sujet sensible mais
tellement important : le handicap. Pourquoi ?
Réponse : Comme beaucoup de personnes handicapées, l’écriture
a été un outil pour transcrire un vécu singulier dont j’avais souffert. Des
placements en institutions davantage que de ma condition physique. Dès que j’ai
su lire et écrire, j’ai rédigé différents récits de vie qui ont constitué la
matière première d’une réflexion d’abord politique.
Ensuite, à partir de ce vécu,
j’ai beaucoup lu, je me suis documenté pour me donner accès à des connaissances
tant sur le handicap que sur les normes sociales.
C’est ainsi que j’ai
travaillé à un premier livre « infirmités et inadaptation sociale »
au cours des années soixante-dix.
J’ai écrit ce premier ouvrage
imprégné de la culture contestataire des années soixante-dix : la remise
en cause des institutions éducatives, médicales, l’antipsychiatrie.
Ce premier
ouvrage était sans doute trop conceptuel. L’impératif de rédiger un récit s’est
imposé à la suite d’un travail en psychothérapie.
Près de 15 ans après la loi de 2005 sur le handicap,
nombreuses sont les personnes qui dénoncent une évolution trop lente de
l’inclusion des enfants porteurs de handicap, quel est votre avis ?
Rép : Chaque année, l’Education Nationale publie des
statistiques témoignant de l’augmentation du nombre des élèves intégrés en
milieu ordinaire.
Par contre, les résultats de cette « inclusion » en
termes d’apprentissage de base, de réussite, sont assez rares.
Aussi, avant de
réclamer un nombre croissant d’enfants handicapés inclus en milieu ordinaire, on
devrait plutôt s’interroger sur les acquisitions des élèves intégrés et leur
progression.
Au terme de ces 15 ans, quel est par exemple, la situation
actuelle des premières cohortes d’enfants et d’adolescents intégrés ?
3] Il existe de nombreuses structures pouvant accueillir
les enfants en situation de handicap, pour autant, beaucoup se posent des
questions sur les établissements spécialisés tels que les ULIS ou les IME.
Ces
instituts effraient souvent les familles, qu’en pensez-vous ? Comment
choisir l’établissement le plus adapté ?
Rép : Là encore, nous manquons de données sur les résultats
des IME.
Nous connaissons approximativement leurs objectifs : conduire les
élèves vers une certaine autonomie. Mais quelle autonomie ? physique ?
psychique ? cognitive ?
Nous ne savons pas bien. Quel est le devenir
de ces élèves, une fois adultes par seulement en termes d’autonomie domestique
(s’habiller, assurer leur hygiène, se nourrir] mais encore se gouverner
eux-mêmes : gérer le quotidien, habiter seul en appartement, gérer leur
santé ; participer à des activités sociales et culturelles
Sur ces critères, il serait
intéressant de comparer les compétences des élèves à la sortie des IME, à la
sortie des CLISS et des classes ordinaires.
4/ On entend très
souvent parler des AVS/AESH exerçant dans les classes dîtes
« ordinaires » auprès d’enfants en situation de handicap mais très
peu des éducateurs spécialisés, des Aides Médico-psychologiques ou des
moniteurs-éducateurs qui pourtant peuvent rencontrer des difficultés
importantes au sein des établissements où ils exercent. Pourquoi
selon-vous ?
Rép : Je n’ai pas
d’avis arrêté sur cette question.
D’abord, c’est au sein d’une sphère sociale particulière, celle du
handicap, qu’une possible différence peut être relevée entre le discours sur
les AVS et le discours sur les éducateurs.
Mais au sein des médiats habituels,
la «société du handicap » ne fait guère la une.
Toutefois au sein du milieu
spécialisé, l’intérêt pour les AVS/AEHS peut s’expliquer par la relative
nouveauté de l’inclusion scolaire et l’intérêt que cette dynamique représente
pour les parents d’enfants handicapés et leurs associations.
Il apparaît que
ce sont ces associations qui se sont appropriés la dynamique inclusive.
Par
conséquent, ce qui se passe dans les institutions spécialisées où interviennent
les éducateurs, est sorti des préoccupations des parents et par conséquent des
médias.
5/ Se pose une question qui revient très souvent, doit-on
fermer les établissements tels que les IME, qu’en pensez-vous ?
Rép : La fermeture plus ou moins lointaine des IME ne me
surprendrait pas. Les CLISS en milieu ordinaire sont censées assurer davantage
la mission scolaire de ces établissements, ce qui ne veut pas dire qu’elles y
réussissent mieux.
Mais ce remplacement correspondrait sûrement à la demande
des parents. Au-delà de son apport réel aux enfants handicapés, le milieu
ordinaire représente pour ces derniers, un certain effacement, voire une
annulation du handicap.
Si l’apport des professionnels
des IME est reconnu comme une nécessité pour les élèves, en cas de fermeture,
ces derniers pourraient très bien exercer leurs activités habituelles en milieu
scolaire.
C’est ainsi qu’ont procédé les Italiens au cours des années
soixante-dix.
6/ Cette année, une action non négligeable a été
mis en place pour la première fois : « Un grand débat national »
où tous pouvaient s’exprimer. Quel regard portez-vous sur ce genre d’initiative ?
Avez-vous le sentiment que ça puisse avoir un impact réel sur l’avenir ?
A ma connaissance, la condition
des personnes handicapées ne fait pas l’objet du « Grand Débat » et à
mon regret, aucune association de personnes ou de parents d’enfants handicapés,
n’a rejoint les « Gilets jaunes », alors qu’elles auraient eu des
raisons de s’y associer.
Mais ces associations ne sont pas revendicatives, mais
gestionnaires. C’est pourquoi elles se tiennent à distance de toute
organisation et mouvement revendicatif.
En outre, ce « Grand
Débat » est une opération gouvernementale qui n’apportera aucun changement
de fond à la politique de classe qui est
menée depuis des décennies par les
gouvernements successifs.
Les personnes handicapées économiquement parmi les classes
défavorisées, le resteront.
7/ Le diagnostic est une étape indispensable, souvent
vécut comme une épreuve insurmontable pour les familles car elle peut s’avérer
très compliquée. Selon-vous n’y aurait-il pas un moyen plus simple, aussi bien
pour les familles que pour les professionnels, d’arriver à un diagnostic ?
Les déficiences physiques,
cognitives relèvent de la médecine de réadaptation. Je ne sais si des
procédures de révélation sont actuellement retenues et enseignées en médecine
en générale ou de réadaptation en particulier. Ou si au contraire, chaque
praticien s’en tient à sa seule pratique.
Jusque dans les années 90,
lorsque j’ai rédigé ma thèse, une révélation progressive était proposée par les
spécialistes.
Cette progression permet de tenir compte d’une part de
l’évolution ou de la régression de la
déficience chez l’enfant ou chez l’adulte au cours des mois ou des années.
D’autre part, de ce que la personne atteinte et les membres de son entourage, sont
en mesure d’entendre et de comprendre.
J’ai critiqué cette procédure
dans ma thèse parce qu’elle ne visait pas une pleine connaissance de la
situation par les parents et l’enfant.
Aujourd’hui, au contraire, je pense que
cette procédure peut permettre, dans le meilleur des cas, une appropriation
progressive du handicap en tant que condition physique, cognitive et en tant
que condition sociale.
8/ Le handicap fait peur en général, certains essayent de
bousculer les codes et de faire de la différence une force mais c’est souvent plus
facile à dire qu’à faire !! Les choses ont-elles évoluées ?
Pourquoi ?
Rép : Plutôt que du handicap, qui est un terme trop
« généraliste » et vidé de sens à force d’être utilisé dans n’importe
quel sens, je préfère recourir au terme de déficience.
Là ou les déficiences
qui peuvent de nature physique, intellectuelle ou psychique. Les déficiences
psychiques renvoyant aux maladies mentales.
Si toutes les déficiences
inspirent de la peur, certaines en inspirent davantage que d’autres.
Les
malades mentaux en inspirent davantage que des personnes qui sont perçues
atteintes que dans leur corps et auxquelles les personnes « valides »
par s’identifier, c’est-à-dire trouver des points d’identifications.
La
personne autonome sur son fauteuil électrique inspirera moins de peur qu’une
personne titubante.
L’autonomie, la communication ordinaire permettent ainsi à
des personnes atteintes de déficientes de s’intégrer plus facilement que
d’autres dans le paysage, parce que les personnes « valides » peuvent
s’identifier spontanément à elles.
Nous pouvons faire l’hypothèse
d’une évolution positive dans cette « identification spontanée » à
une certaine « catégorie » de personnes atteintes de déficiences
physiques ou motrices.
Mais cette évolution est relative voire nulle vis-à-vis
de personnes atteintes de déficiences plus importantes, avec lesquelles un
temps plus long est nécessaire pour se reconnaître des points communs avec
elles c’est-à-dire s’identifier à elles.
Propos reccueillis par Manuela SEGUINOT